4 clés face à la souffrance des adolescents

Philippe Jeammet en conférence, la souffrance des adolescents

Conférence de Philippe Jeammet

 

« J’ai un immense sentiment de gratitude vis-à-vis de tous ces ados que j’ai suivis… et qui ont parfois payé de leur vie… pour nous apprendre tout ce qu’ils nous ont appris. »

C’est avec une vive émotion, la gorge serrée, que Philippe Jeammet a attaqué sa conférence sur le sujet de la souffrance des adolescents.

Le pédopsychiatre, fort de 40 ans d’expérience auprès d’adolescents en difficulté, est venu nous livrer quelques clés pour nous aider dans la démarche d’accompagnement des adolescents.

  • Pour bien comprendre

Il ne faut pas perdre de vue que l’adolescent n’a rien choisi de la vie : il n’a pas choisi de naître, il n’a pas choisi son sexe, ses parents, son milieu. Il ne choisit pas non plus de vivre la puberté et d’avoir tout à coup son corps qui se transforme. Alors quand on lui dit « Prends ta vie en main » avec tout un bagage qu’il a reçu, c’est normal que ce soit difficile.

Sa capacité à aller « conquérir le monde » va donc dépendre directement de la confiance qu’il a de la société qui l’entoure et de son estime de soi.

Comment aider l’adolescent à acquérir cette confiance et à traverser cette étape?

Voici les quatre clés que je retiens de l’intervention du pédopsychiatre.

  •  4 clés face à la souffrance des adolescents

1/ S’attacher à l’ambiance et aux valeurs que nous dégageons

Si je vous dis ambiance à quoi pensez-vous ? La lumière, la musique, l’humeur des personnes présentes.

On n’imagine pas à quel point ce climat dans lequel vivent nos adolescents est essentiel à leur développement. On ne le réalise pas parce qu’ils nous donnent souvent l’impression de s’en moquer complètement, en fuyant, en s’enfermant dans leur chambre. En réalité, nous devons d’autant plus faire attention au climat que nous dégageons, qu’ils passent peu de temps avec nous et que ce climat est aussi le reflet de la société qui les accueille en tant qu’adultes.

Alors Philippe Jeammet nous interroge : « Quelle est l’ambiance en famille ? Quelle est l’ambiance autour de la table ? Qu’entendent nos enfants à nos côtés et dans la société ? »

Est-ce qu’ils entendent des phrases du style « De toutes façons, tout est pourri ; la vie n’a pas de sens… » « Tu sais, la vie est pleine de dangers ; voilà les 20 dangers qui ta menacent » ou entendent-ils : « Tu as en toi un potentiel formidable ; Tu as en toi une grande beauté ; ton cerveau échange 1 à 2 milliards de messages par seconde : c’est formidable ; ton I Phone ne vaut rien comparé à ton cerveau ! »

Un adolescent qui vit dans une ambiance de confiance face à l’avenir aura plus de facilité à prendre sa vie en main qu’un adolescent qui vit dans une ambiance morose.

Philippe Jeammet nous indique que nous sommes tous co-créateurs d’ambiance, nous sommes tous responsables du climat que nous créons, quelle que soit notre fonction auprès de l’adolescent que nous côtoyons, y compris lorsque l’on sert un repas. De ce fait nous avons tous une capacité thérapeutique.

Il n’y a pas une vérité de ce qu’est la vie. Il y a ce qu’on en fait et comment on la présente.

Mais comment la présente-t-on ? L’adolescent voit-il son entourage s’émerveiller de la vie ?

2/ S’émerveiller face à la VIE

Je tiens à souligner ce thème car j’ai été marquée par la façon de Philippe Jeammet de nous parler avec émerveillement de la VIE, exactement comme je l’avais vu faire par Jacques Salomé.

« La vie est une chose extraordinaire, on oublie souvent de s’extasier sur « la beauté du vivant » » nous dit Philippe Jeammet.

Jacques Salomé, lui, appelle cela la «VIVANCE ». « Un jour, a-t-il témoigné lors d’un séminaire, j’ai regardé ma fille, alors qu’elle était déjà grande, et j’ai été émerveillé par la beauté de la vie que tout à coup j’ai vue en elle. »

Les êtres sont programmés pour être agents de vie. Si une plante manque de ressources, elle va perdre ses feuilles, déployer des moyens pour conserver sa vie. Un animal aura l’instinct de survivre en situation de danger.

Malheureusement les hommes, eux, peuvent déréguler leur instinct et aller contre l’instinct de vie. Cela s’explique par ce qui distingue l’homme de l’animal : « L’homme est conscient d’être conscient ». En étant conscient d’être conscient, je me vois, je te vois, je me compare. Et de là peut découler la dérégulation de l’instinct de vie. A l’adolescence ça peut se traduire par la rupture de liens et d’échange.

 

3/ Maintenir le lien relationnel coûte que coûte

communiquer avec les ados, Philippe JeammetNous avons vu que la confiance de l’enfant se crée dans le regard de l’autre. Il est donc important de renvoyer une image positive de l’enfant et du monde.

Le problème c’est que, quand il devient adolescent, notre enfant peut avoir un comportement qui nous déroute totalement. On peut entendre dans la même semaine :

« C’est bon, arrête de me poser des questions. J’en ai marre d’avoir toujours du monde sur mon dos » quand on lui demande comment s’est passée sa journée.

… comme on peut entendre :

« Personne ne s’intéresse à moi dans cette famille ; vous pensez qu’à faire la gueule » si on ne lui pose pas de questions.

C’est normal, c’est la contradiction de l’adolescent qui est en prise avec deux angoisses en même temps : l’angoisse d’intrusion, et l’angoisse d’abandon.

Il n’y a pas de cohérence, ça n’est pas grave. Il faut s’y attendre et maintenir une attitude ouverte sans remettre en cause nos ressources personnelles.

Un des meilleurs moyens d’éviter la coupure de lien c’est de sortir du discours binaire : vrai/faux ; le bon/le mauvais qui a raison/qui a tort. Ainsi la porte reste ouverte au dialogue et l’adolescent peut sentir qu’il pourra toujours parler.

Philippe Jeammet insiste sur l’importance des échanges dans tous les domaines de la vie, que ce soit personnel ou professionnel. Cela agit sur la chimie cérébrale, par le jeu entre neurotransmetteurs.

On peut augmenter la production d’ocytocine dans le cerveau de nos enfants et de nos adolescents par l’attitude que nous avons avec eux. Prenons l’exemple du chien : le fait de voir son chien content (il trépigne, il a les oreilles levées, la queue qui frétille) va aussi augmenter la production d’ocytocine dans le cerveau de son maître grâce aux neurones miroir.

La psychothérapeute Isabelle Filliozat nous parlait déjà de cette hormone de l’attachement, il y a quelques semaines dans une de ces conférences : « Plus un enfant aura reçu d’ocytocine durant son enfance, plus il sera capable d’en produire, adulte »

Pourtant l’adolescent fuit parfois le contact. Mais s’il cherche à couper le lien, c’est qu’il a besoin de se sentir puissant, de sentir acteur de sa vie.

 

4/ Permettre à l’adolescent d’être acteur de sa vie

Quand il va très mal, il est plus facile pour l’ado d’être acteur de sa destruction que de supporter passivement son mal-être.

Il choisit la destructivité (anorexie, scarification) comme moyen de prendre le pouvoir sur quelque chose. Pour lui, c’est une conduite adaptative qui a pour but de le protéger en lui permettant d’être acteur.

Il lui arrive aussi de provoquer des sensations extrêmes par exemple par l’absorption massive d’alcool (le binge-drinking) pour éviter d’être débordé par ses émotions qui lui sont insupportables et dont il n’a pas le contrôle.

Pour lui permettre de basculer de la destructivité vers la créativité, il faut que l’ado puisse croire en quelque chose, il faut lui donner du sens, et qu’il sente qu’il peut redevenir puissant, qu’il peut agir en direction de quelque chose.

Sentir qu’il a le pouvoir d’agir dans un monde favorable aidera l’enfant à traverser l’adolescence et à faire face à ses émotions et ses souffrances.

Philippe Jeammet a tenu à terminer sa conférence en nous présentant les livres-témoignages de personnes qu’il avait accompagnées : « de véritables hymne à la vie, nous a-t-il dit. »

« Voyage au bout de la vie, comment j’ai survécu à l’anorexie » sortie mai 2016

« Dialogue avec moi-même, un schizophrène témoigne », Polo Tonka, ed. Odile Jacob, 2013

« Qui suis-je quand je ne suis pas moi ?, une bipolaire témoigne », Agathe Lenoël, ed. Odile Jacob, 2015

 

Philippe Jeammet est pédopsychiatre, professeur émérite de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, président de l’École des parents et des Éducateurs Ile de France, Philippe Jeammet est spécialiste des troubles du comportement chez les jeunes. 

Il est le créateur d’un DU (diplôme d’université) « Adolescents difficiles, approche psychopathologique et éducative » de l’Université parisienne Pierre-et-Marie Curie. Il a écrit de nombreux ouvrages sur le sujet tels que « La souffrance des adolescents : quand les troubles s’aggravent: signaux d’alerte et prise en charge » et « Pour nos ados, soyons adultes » 

 

Conférence du 11 mars 2016 à Tarnos (Landes), organisée par l’A.R.C l’Association de Recherche de Castillon

2 commentaires

  • Merci Blandine, pour cet article !

    C’est vrai que nous dégageons malgré nous une « ambiance » qui influe sur nos ados, aussi bien de manière négative que positive.
    Croire en soi et à son environnement, malgré des contextes parfois difficiles, est un exemple à leur donner, même si notre vécu familial ne nous a pas forcément « formé » à cela.
    Je dis régulièrement à mes ados : « regarde ce beau coucher de soleil » … « Cet arbre est magnifique » … « C’est merveilleux d’avoir pu fonder une famille » … « Je sui contente de ma journée » …
    Les aider à surmonter leurs peurs devant certaines prises de décisions, qui paraissent anodines pour nous, mais qui sont stressantes pour eux.

    Tout un programme !!

    • Blandine Gatel

      Oui ça me fait penser à une discussion que j’ai eue cette semaine avec une amie à propos des apprentissages. A quand remonte la dernière fois où je me suis émerveillée sur l’acquisition d’une connaissance de mes ados? Et est-ce que je leur en ai fait part? « Wouah tu te rends compte de ce que tu sais! ». On leur laisse trop souvent penser que c’est normal, que c’est la moindre des choses. Mais pourquoi ne pas valoriser et conserver un regard émerveillé sur ces apprentissages?

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